Une journée critique : le 17 mai de l’an 40 à Maroilles

Les Maroillais le savent : ils habitent une frontière avant d’habiter un pays. Leur histoire se compose essentiellement du bruit des armes, de fureur et de larmes. Ces guerres éternelles donneraient aux citoyens maroillais le droit au désespoir. Le passage des armées dévastatrices et barbares, aux cruautés insoutenables, ont laissé plus d’une fois derrière elles un paysage apocalyptique. Avec Aragon, ils auraient pu se lamenter : « Rien n’est précaire comme vivre ». Ce serait mal connaître l’obstination des hommes à reconstruire ce qui vient d’être détruit. Dans quel but ? Dans l’espoir ténu d’une victoire finale ? De refuser toute soumission à n’importe quel drapeau de servitude ? Et quand bien même la défaite serait au bout de la lutte, André Malraux dans ses « Antimémoires », délivre son message d’espoir intemporel : « Je sais mal ce qu’est la liberté, mais je sais bien ce qu’est la libération ».

 

 

Après la « Drôle de guerre », suit un « drôle de drame ». L’incroyable journée du 17 mai 1940 va se jouer comme une tragédie classique. Son titre : Vaillance et débâcle de l’armée française dans la bataille de la Sambre. Unité de lieu, le territoire de Maroilles ; unité de temps, la journée du vendredi 17 mai ; unité d’action, l’offensive des troupes de Rommel, commandant la 7e Panzerdivision , la « division fantôme », contre la 9e armée française du général Giraud, au milieu de l’évacuation massive de la population civile affolée. Le « plan jaune », conçu par les Allemands pour envahir l’Europe de l’ouest, a débuté le 9 mai à 5h45. Les trois coups sont frappés le 16 mai : Rommel percute les défenses de la « ligne Maginette » entre Clairfayts et Avesnes-sur-Helpe. Le 17, vers minuit, après les bombardements de la Luftwaffe sur Avesnes, des chars français, un bataillon selon Rommel, opposent une résistance farouche à l’entrée des chars allemands dans la ville. A 4 heures du matin, les chars français sont tous détruits.

 

Acte 1 : une mort expiatoire

Aussitôt la bataille gagnée, le major-général Erwin Rommel engage ses chars sur la route de Landrecies, suivis du 7e bataillon de motocyclistes. La route est bordée d’un chaos de chars et véhicules militaires français abandonnés. Les colonnes de réfugiés encombrent la route. Rommel fonce à travers champs et prairies, écrasant les boutons d’or. Il atteint Maroilles vers 4h45, au moment où Landrecies est bombardé par une trentaine de stukas.

L’orbe du soleil annonce l’aube. En scrutant l’horizon du côté de l’orient, les Maroillais ont pu apercevoir les premiers chars de la division blindée allemande. La brume couleur de craie provoquée par la chaleur montante de cet été précoce efface les limites entre le réel et l’irréel. Pourtant les affres de la guerre menacent bien les Maroillais.

A l’entrée de Maroilles, Rommel fait prisonnier tous les officiers et soldats français qui se rendent sans résistance. Sortant d’une voiture, le lieutenant-colonel Savare, du 254e régiment d’artillerie, refuse de se laisser arrêter. « Ses yeux reflétaient la haine et la fureur impuissante e il me fit l’effet d’un individu tout à fait fanatique », constate Rommel. Ce qu’il craint, c’est que cet officier ranime le moral des troupes résignées. L’oberst (colonel) Rothenburg lui intime l’ordre de monter à bord de son char. Il s’y refuse de façon cassante. « Trois sommations lui furent faites de monter dans le char, mais il fallut se résoudre à l’abattre » raconte encore Rommel. La scène se déroule près de l’ancienne maison d’Adolphine Danel, à l’entrée est de Maroilles.

Après cet épisode sanglant, Rommel et ses chars poursuivent leur chemin. Rommel laisse un poste à Maroilles qui capturera vers 7h30 une ambulance chirurgicale légère. Savare, moribond, sera récupéré par une voiture d’infanterie allemande, et placé sous la garde d’un soldat, Mauser braqué sur la nuque. Il y meurt peu après. Cette mort résonne comme l’expiation d’une défaite humiliante annoncée. Il fut le héros anonyme d’un jour, sa bravoure ultime dérisoire mais aussi audacieuse. Il sera enterré provisoirement dans le cimetière communal.

 

Acte 2 : une évasion patriotique

Le désordre indescriptible désorganise totalement le dispositif de défense prévu par le GQG français. Les mouvements de troupes sont hasardeux. Dans la matinée du 17, le général Boucher et son état-major de la 5e division, venant de Maubeuge, s’arrêtent de justesse à Noyelles-sur-Sambre. Ils viennent d’apprendre que les Allemands sont à Maroilles. D’autres régiments sont surpris par les Allemands qui les désarment aussitôt. Dans un livre de souvenirs, Georges Kosak nous raconte sa capture. Officier de la compagnie de Génie qui accompagne la 4e division lourd cuirassée et la 7e division légère motorisée, il est fait prisonnier devant l’église de Maroilles. Il est à peine 6 heures. Coincé par le flot de réfugiés dans la Grand’rue, il n’a pu dégager se chenillette. Un Allemand le met en joue avec sa mitraillette. La guerre est finie pour lui. Il raconte que certains prisonniers servent de boucliers humains, hissés de force sur les tourelles des tanks allemands ; exactions banales des armées en marche !

Les autres prisonniers ramassés depuis Dompierre-sur-Helpe, environ 800 hommes, sont rassemblés sur la place de l’église. Les officiers sont enfermés dans une salle de café tout proche. Tous sont prostrés. Georges Kosak, lui, ne pense qu’à une chose : fuir. Vingt gardes armés ne suffisent pas à l’en dissuader. Adossé au soupirail de la cave de l’ancien magasin des Coopérateurs, il se laisse tomber dans la cave. Il en remonte l’escalier, traverse une courette donnant sur le jardin. Personne ? Enjambant le grillage, il se retrouve dans une « ruelle noire » (la ruelle des Marlières). Il atteint l’Helpe-Mineure, se cache derrière une maigre haie, le temps que des sentinelles allemandes passent. Aux cris poussés par les Maroillaises, au bruit des portes qui claquent, il devine que l’on fouille brutalement les maisons environnantes. Il marche alors dans le cours de l’Helpe, encombré de tessons de bouteilles, de vieilles boîtes de conserves et de cailloux englués de vase. Il évite même un chien crevé. Il reprendra pied sur la rive opposé, côté de la Basse-Maroilles. Elise Delvallée, fille de Léon Riaucourt raconte : « ce jour-là, mon père rencontra un officier évadé qui demanda la route du Favril pour fuir sur Guise. Il portait un casque avec une résille de camouflage. Il avait gardé son revolver. Il venait de traverser la rivière ». Georges Kosak venait de sortir de la souricière allemande. Victimes désorientées par une débâcle soudaine, beaucoup de soldats se rendirent, la conscience tétanisée par la douleur et la honte de la défaite. Georges Kosak est allé jusqu’aux limites de son courage pour réussir son évasion.

 

Acte 3 : l’exode des réfugiés, ces damnés de toutes les guerres

Dès 4 heures du matin de ce 17 mai, des soldats français cantonnant à Maroilles, revenus épuisés de Philippeville, s’éclipsent furtivement. Ils vont marquer du sceau de la fuite éperdue cette malheureuse journée.

Les premiers à se sauver parmi les Maroillais seront le maire et le curé, ce dernier malade décédera un peu plus tard. C’est un conseiller, Camille Marchand, qui tentera d’organiser l’exode de ses concitoyens. Au début de la guerre, le pouvoir civil avait attribué aux Maroillais un village de repli en Bretagne. De nombreux Maroillais vont tout abandonner, et venir grossir le flot des expatriés belges et frontaliers français. « Nous traversâmes Maroilles, les rues y étaient si encombrées qu’il était malaisé pour les gens d’obéir à nos cris de - A droite ! - », témoigne Rommel dans son livre « La guerre sans haine ». « Hors des villages, la route n’était pas moins bourrée de soldats et de réfugiés »ajoute-t-il encore. Georges Kosak évoque aussi ce défilé ininterrompu de réfugiés, de chars allemands et de troupes françaises : « tout cela déambulait dans un vacarme assourdissant » décrit-il. Des soldats allemands placent un rouleau compresseur en travers de la Grand’rue, face à la mairie. Y montent deux Allemands habillés en militaire français, afin de couper la route aux fuyards. Ils augmentent encore la confusion qui est générale.

 

 

Cet exode se déroule sous un soleil radieux, indifférent aux soubresauts de l’histoire des hommes, aux souffrances endurées. Au milieu de ce désordre indescriptible, seul Rommel se déplace avec aisance. Il réalise même une série de 14 photographies connues avec son appareil du haut de son char léger. Non content d’avoir pris intact le pont sur la Sambre et capturé sans combat la garnison d’une caserne à Landrecies, il fonce sur Le Cateau qu’il atteint vers 6h45. Là, il décide de revenir sur ses pas, afin de guider le reste de sa division. Il repart en empruntant un camion de signalisation escorté d’un Panzer MKIII, qu’il perd dans Landrecies. Aux abords de Maroilles, « la route était couverte de véhicules sur toute sa surface, certains même étaient en travers ». Il omet de citer la présence de nombreux cadavres de soldats, civils et chevaux tués par les mitraillages aériens. Il travers Maroilles à toute vitesse, il est bien le seul, et à la sortie du village, côté Avesnes, il croise un Panzer MKIV en panne mécanique, mais encore capable de tirer avec son canon de 75. Rommel lui ordonne de tenir la colline à l’entrée du village, et d’envoyer vers l’est tous les prisonniers venant de l’ouest. Ces soldats captifs « ne marchaient que tant que notre blindé était là, ils disparaissaient dans les buissons dès que nous allions en avant », s’étonne Rommel. On peut être un grand général allemand et méconnaître le « système D » spécifiquement français ! On pourrait appeler aujourd’hui ce phénomène le syndrome de « La grande vadrouille » ! Il y aura quand même 10 000 prisonniers en cette seule journée du 17 mai.

En fin d’après-midi, le 5e dragon porté et des éléments de la 1ère DLM contre-attaquent sur la route d’Ors et parviennent aux abords de Landrecies. Mais les régiments français ne pourront se maintenir sur les positions acquises.

La journée s’achèvera comme elle avait commencé : dans l’évacuation cauchemardesque des populations civiles épouvantées et des militaires hébétées, mitraillés sans relâche par les Stukas, dont 7 seront abattus dans la journée par l’aviation et la DCA alliée. On comptera beaucoup de morts entre la chapelle N-D des Haies à la sortie de Noyelles-sur-Sambre et l’entrée de Maroilles (des Belges et gens de la région de Maubeuge). Des maisons seront détruites par les bombes aériennes place Verte, rue des Marais), l’arc de triomphe touché par les balles des mitrailleuses des avions allemands. Ce jour-là encore, le Führer s’inquiète de l’étirement de ses unités sur le front. A 20h36, la radio allemande diffuse ce massage : « L’armée française reflue en retraite… Ils doivent maintenant se sentir bien bêtes les messieurs qui se moquaient d’une Allemagne jugeant les canons plus importants que le beurre... ». Rideau.

 

Pièce tragique, les épisodes de cette terrible journée s’inscriront dans le cataclysme historique de la Bataille de France. En forêt de Mormal, du 17 au 20 mais, vont se dérouler de violents combats. Les hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied s’y illustreront par leur combativité. Le 18, vers 8h30, Rommel passe une dernière fois à Maroilles. Venant d’Avesnes, il va s’emparer de Cambrai. Le 19, je général Henri Giraud est fait prisonnier près du Catelet, la 9e armée est anéantie. Le général Weygand remplace Gamelin à la tête des armées françaises. Le 22, le régiment d’élite des la Waffen SS « L.S.A.H. Leibstandarte Adolph Hitler » traverse Maroilles. Le 2 juin, Hitler débarque sur l’aérodrome de Cambrai-Epinoy. Du 9 mai au 9 juin, la guerre « éclair » des troupes allemandes aura tué 75 000 soldats français.

Les illusions du haut commandement français, l’impréparation des officiers seront les causes premières de cet effondrement. Dans son livre « L’étrange défaite », Marc Bloch rapporte l’anecdote d’un officier qui rencontre dans la rue principale de Landrecies un détachement de chars : « La colonne lui parut bizarrement engagée : elle filait vers Cambrai, alors que le front était, de toute évidence, à l’opposé… Il s’apprêtait à courir après le chef du convoi, pour le remettre dans le droit chemin, quand un quidam, mieux avisé, le héla : - Attention ! Ce sont des Allemands - ». Nonobstant l’effet de surprise, ainsi, les officiers de notre armée étaient incapables d’identifier les chars ennemis ! Marc Bloch ironise : « Tout le temps de la campagne, les Allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas du être ». G. Fontanet, dans le récit de sa campagne « Dans la nasse du Nord », nous rappelle pourtant une vérité incontournable : « J’ai dit… que les officiers et les hommes ont fait leur devoir au front ».

Pour tous ceux qui se battirent jusqu’à la mort, pour tout le sang versé, cette bataille perdue devait être sauvée de l’oubli volontaire. Simplement parce que ce qui est nié ne cesse pas d’être. Bientôt, les Maroillais rentrés chez eux ne pourront qu’attendre les longues listes de prisonniers militaires, leurs enfants, enfermés dans les stalags. « Amer avenir, amer avenir », prophétisait alors le poète et futur résistant René Char.

Sources :

Rommel : « La guerre sans haine ». Carnets présentés par Lidellhart – Edition Amiot/Dumont

Général A. Doumenc : « Histoire de la 9e armée (10-18 mai 1940) ». Edition Arthaud

 

Hervé Gournay

 

Illustrations