JOSEPH VENDOIS

 

(18 GERMINAL AN II - 3 AVRIL 1867)

 

MEDECIN MAROILLAIS,

DEPUTE SOUS LA REPUBLIQUE DES POETES

 

Au Panthéon de la commune, Joseph Vendois fait figure de grand absent. Son père Nicolas, maire durant la période révolutionnaire, a laissé son nom au fronton de l’Arc de Triomphe ainsi qu’à une ruelle de la Basse-Maroilles. Pourtant, Joseph tient une place prépondérante dans l’histoire de Maroilles tout au long du XIXe siècle. Peu étudié par les érudits locaux, le XIXe, écrasé par la domination historique de l’abbaye sous l’ancien régime, semble ne débuter qu’à partir de la naissance de la IIIe République, en 1870. L’attachement bien connu de la commune aux idées républicaines à cette époque trouve cependant son origine dans la pensée politique de Joseph, adoptée par la majorité de la population maroillaise.

Militant politique actif sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), et représentant du peuple sous la Deuxième République (1848-1851), Vendois ne cessera de défendre ses idéaux républicains afin de servir ses compatriotes. Droit au bonheur individuel, respect des libertés pour chacun, développement de l’instruction gratuite pour tous, liberté de la presse, et cela sous un régime politique démocratique, tel est son credo politique. Et cet idéal n’a qu’un but, partagé par le mouvement intellectuel du « Romantisme » dominant en cette période : faire triompher la cause humanitaire. Curieux du monde qui l’entoure, il fera preuve toute sa vie d’un cosmopolitisme humaniste.

 

Joseph Vendois est né à Maroilles le 8 avril 1794 dans une famille qui a adhéré avec enthousiasme aux idées républicaines. Avril 1794 est un mois dramatique pour les maroillais. La Terreur, avec Robespierre, règne toujours et la commune est le théâtre des opérations militaires menées contre la république française par les autrichiens. Maroilles est pris par l’ennemi le 17 avril, avant Landrecies le 30. Conflits intérieur et extérieur provoquent une disette effroyable. Maroilles sera libéré en juillet 1794 et pourra panser ses plaies dès la fin de la Terreur.

Malgré les excès de la Révolution française, l’ensemble de la population et son maire Nicolas Vendois resteront fidèles à la pensée égalitaire républicaine. La Révolution de 1789 accouchera bientôt de l’empereur Napoléon Ier. Celui-ci ne remettra pas en cause la possession des biens nationaux acquis par les paysans. La fortune des Vendois leur permettra de résider dans une maison cossue avec colombier dans le parc. Appelée aujourd’hui « La Colombière », elle se dresse toujours avec élégance place Verte.

 

Tout paysan aisé cherche une promotion sociale qui lui permettra, ainsi qu’à ses enfants, d’acquérir une parcelle de pouvoir qui pérennisera la fortune conquise. Cette promotion n’est possible qu’en apportant une instruction solide à ses fils. Joseph part donc en avril 1810 à Paris, pour y suivre les cours de la faculté de médecine, qui a la réputation d’être la meilleure d’Europe. Il vivra dans la capitale jusqu’en juin 1817, date à laquelle il passe sa thèse de doctorat en médecine : le thème en sera « la dysenterie ». Il explique son choix : elle « sévit fréquemment dans la contrée où je dois aller mettre en pratique les excellens principes que j’ai puisés dans cette école ». Dès ce moment, il a décidé d’exercer à Maroilles. Il sera le premier docteur en médecine de la commune.

Il s’installe dans un contexte difficile : dans les mémoires avesnoises, 1818 restera l’année terrible d’une épidémie de typhus, maladie apportée par les soldats de Napoléon Ier vaincus à Watterloo. Il doit combattre encore de nombreuses maladies qui règnent à l’état endémique comme les fièvres inflammatoires, les pleurésies, le scorbut, la gale. En France, en 1820, le croup tue encore 1 ou 2 enfants par semaine. L’épidémie de choléra-morbus de 1832, et celles qui lui succédèrent provoquent des mouvements de panique dans la population. A l’aide de Mademoiselle Rosalie Lixon, sage-femme, Joseph applique la vaccine contre la petite vérole, maladie toujours dangereuse en ce début de XIXe siècle. Maroilles bénéficie d’une protection médicale diligente, grâce aux soins prodigués par le « bon docteur », du chirurgien de 3ème classe Jean Kunstler, et des pharmaciens Evrard et Largillière. Le 27 novembre 1822, Joseph Vendois épouse Mademoiselle Marie Mélanie Joseph Evrard, née en 1789, domiciliée à Boulogne-sur-Helpe. Il aura deux enfants : Mélanie en 1825, et Léon, en 1827.

 

La carrière politique de notre médecin débute lors des élections du 23 juin 1830. Il soutient alors le candidat libéral qui s’oppose au gouvernement conservateur de Charles X. Sous la Monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe, Vendois affirme ses idées démocratiques et républicaines. Membre du comité électoral républicain avesnois, son influence ne va cesser de grandir. En 1840, il devient conseiller d’arrondissement pour le canton de Landrecies. Il sera réélu en 1842 et 1845. En 1842, le journal « L’Observateur de l’arrondissement d’Avesnes » le qualifie déjà de

 

« chef républicain ». A Maroilles, en 1846, il organise deux souscriptions, l’une en faveur du soulèvement des polonais de Cracovie, l’autre au profit des « inondés de la Loire ». Esprit ouvert, Joseph va développer le civisme et l’ouverture au monde de ses concitoyens. Les maroillais ont alors une conscience politique avancée.

Les journées insurrectionnelles de février 1848 précédent la naissance de la Deuxième République. Le poète Lamartine préside le gouvernement provisoire qui organise des élections législatives le 23 avril. Leader des républicains de l’avesnois, aimé des maroillais qui le surnomme « le médecin des pauvres », tous le poussent à se présenter. Il publie dans « L’Observateur de l’arrondissement d’Avesnes » du 13 avril 1848 sa profession de foi de candidat républicain. Il rêve « sa » république « exempte de réactions, de violence, puissante, honorée mais clémente et généreuse, comme le peuple qui la conquise ! Qu’elle respecte la liberté de la parole et de la pensée ». Par cette déclaration altruiste pour une république fraternelle, Vendois s’inscrit dans le mouvement du romantisme politique qui désire avant tout le bonheur pour tous, quelle que soit la classe sociale.

Elu quatorzième pour le département du Nord, et deuxième pour l’arrondissement d’Avesnes, devant Lamartine, Vendois part de nouveau à Paris, cette fois pour siéger à l’Assemblée Nationale avec deux autres candidats républicains avesnois, Désiré Hannoye et Pierre Aubry.

Il sera témoin de la terrible insurrection parisienne de juin 1848, première lutte des classes de notre histoire. Légaliste, Vendois soutient le gouvernement républicain face aux émeutiers, mais son rêve de fraternité tourne au cauchemar. Pour les élections présidentielles de décembre 1848, il fera campagne en faveur du candidat républicain Cavaignac : c’est Louis-Bonaparte qui sera élu. Le Second Empire pointe à l’horizon !

 

Malgré une défaite cuisante des républicains aux élections législatives de mai 1849, Vendois et Aubry seront réélus, avec deux candidats conservateurs de l’avesnois, Marchant et Werner de Mérode. Lors de ce mandat, Vendois va défendre ses idées démocratiques face à la majorité d’une assemblée de plus en plus conservatrice. En vain, il s’opposera par ses votes, aux lois Falloux qui asservissent l’instruction publique à l’église catholique, à l’intervention des troupes françaises en Italie pour aider le pape Pie IX à conserver son pouvoir temporel sur le pays. Comme beaucoup de républicains des années 1849 et 1850, notamment les médecins, Vendois est partisan avec le député Victor Hugo, d’une « église chez elle et d’un état chez lui », base des états modernes.

Opiniâtre, Vendois s’oppose à la politique du prince président Louis-Bonaparte. Il se rallie généralement aux idées des « démocs-socs », groupe parlementaire qui désigne les partisans d’une république démocratique. Surtout, à l’approche des vacances parlementaires d’août 1851, redoutant un coup d’état de Louis-Bonaparte, Vendois signe un manifeste de la Montagne et des socialistes avancés. Ils y signifient que la Constitution devra être respectée lors des élections présidentielles prévues en 1852, un président ne peut se présenter deux fois, sous peine que le peuple se soulève. Véritable appel à l’insurrection, le gouvernement réagit violemment. Des menaces d’emprisonnement planent sur les signataires, mais soucieux de rester discret, Louis Napoléon fera étouffer l’affaire.

Le coup d’état perpétré par Louis-Bonaparte se déroule dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851. L’assemblée est immédiatement dissoute. La police arrête tous les leaders républicains dans la nuit. Dans la matinée du 2, ce sont les députés de l’opposition qui seront conduits en prison. Arrêté, Vendois sera amené à la caserne d’Orsay, proche de son domicile parisien, au 5 de la rue Saint-Hyacinthe Saint-Honoré.

Il ne sera relâché que le 6 ou 7 décembre, dès que la victoire du coup d’état sera assuré. Pierre Aubry, lui, échappant aux agents de Louis-Bonaparte, pourra combattre auprès de Victor Hugo avec les opposants au coup d’état. Du 2 au 5, date de l’arrestation d’Aubry, celui-ci luttera sur les barricades des rebelles. L’insurrection sera mâtée définitivement le 6 décembre. La république romantique chère à Vendois était morte. « Ma fureur au coup d’état ! Encore un Bonaparte ! Quelle honte ! », s’écrie avec rage Charles Baudelaire.

 

Joseph Vendois, redevenu simple citoyen, rentre à Maroilles le 9 décembre. Menacé par la police du sous-préfet d’Avesnes Gasc, bonapartiste zélé, il doit s’exiler chez le frère de sa femme à Saint-Ghislain, en Belgique. C’est là qu’il apprendra le décès de son épouse, le 29 décembre. A l’amertume de l’exil, venait s’ajouter la douleur de la disparition d’un être cher. De retour à Maroilles, il ne participera plus à la vie publique. Il continuera de vivre son idéal républicain en soignant avec dévouement ses concitoyens. C’est la population entière, acquise aux vertus démocratiques, qui défendra désormais avec acharnement les idées de son médecin.

Le plébiscite de 1851 qui tente de légitimer le coup d’état, sera remporté facilement par Louis Napoléon. Maroilles, résolument républicaine, sera la commune de l’arrondissement qui apportera le plus de votes négatifs. La garde nationale maroillaise, républicaine, sera dissoute par le sous-préfet vengeur. Durant tout le Second Empire, la commune marquera sa différence politique à travers des votes protestataires, même après le décès de Joseph Vendois, en 1867. Sur sa tombe, toujours visible à l’entrée du cimetière, son ami, le notaire républicain Azambre dira : « oui, cher docteur, votre souvenir vivra dans nos cœurs ; votre souvenir sera notre guide, il sera la gloire de votre pays ». Joseph Vendois illustre l’héroïsme de la modestie.

 

                                                                                                                             HERVE GOURNAY