Les sorcières de Maroilles

 

« D’une chose merveilleuse quy advint assez près de Soissons, assçavoir, d’ung prestre quy baptisa ung crapault, et d’ung sorceron qu’on feit, dont quatre personnes moururent » ! Tel est le titre d’une étonnante chronique en vieux français rédigée vers 1480. L’auteur, Jacques du Clercq, chroniqueur à la Cour de Bourgogne, la rapporte dans un « Choix de chroniques et mémoires ». Elle mêle deux Maroillaises à une affaire de sorcellerie dans la région de Soissons. Les cartulaires de l’abbaye Notre-Dame de Soissons et du monastère de Maroilles apporteront nombre détails sur les circonstances de l’affaire. Narrons cette sulfureuse histoire sortie tout droit du Moyen-âge.

 

 

 

« Audict an 1460, advint un cas merveilleulx, horrible et détestable ». Pour « merveilleulx », il faut entendre ici un cas hors du commun. Les faits se déroulent à Serches, village situé « assez près de Soissons » au royaume de France du roi Charles VII. Le curé de la paroisse, messire Yve Favins, Fabius en latin, reçoit en revenus les dimes des terres de son village. Déjà riche mais avide, il convoite celles des terres de la ferme de la commanderie du Mont-de-Soissons appartenant aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui se situent sur sa paroisse. Leur censier Jehan Rogier s’y oppose, soutenu par son commandeur Edmond de Monnecove et les grands maîtres de l’Ordre. Il porte l’affaire à la Cour des requêtes du Palais et s’ensuit un procès qu’au nom du droit coutumier le prêtre perd, condamné « ès despends, qu’il paya, lesquels estoient grands et gros ». Bref, les frais de justice que Favins dut acquitter causèrent chez lui une haine farouche envers le censier.

 

Crapaud de l'église d'Acy

Peu après ces événements, une pauvre fileuse de lin d’Acy, commune contigüe à Serches, nommée Agnès, femme de Perret de Gribauval, scieur de long, se prend de querelle avec la femme de Jehan Rogier, Marguerite. Elle dit n’être point bien payée pour les travaux commandés par la femme du censier. Et de s’en plaindre à qui veut l’entendre, tant et si bien que l’information vint aux oreilles du curé de Serches. Selon la chronique, cette fileuse est dite venir de Maroilles « assez près d’Avesnes, et lequel est à l’abbaye de Maroilles, qu’y sont moines noirs », des bénédictins donc. Maroilles est alors en terre bourguignonne.

L’alliance du prêtre rancunier et de la fileuse spoliée sera dévastatrice. Ils décident de se venger ensemble. Notre Maroillaise va se révéler une bien « mauldicte femme », une sorcière ! Sur ses ordres, Favins « remply du diable d’enfer, d’ire et de vengeance » va baptiser du nom de Jehan, celui du censier, un gros et grand « crapault » venimeux amené par elle dans un pot en terre. Il administra aussi à cet animal de l’enfer une hostie sacrée en présence d’Agnès et de ses deux filles, Jeannette, une adolescente, et Marion, cette dernière étant mariée à un sieur Robinet, couvreur de son état. Une autre complice, Jacotte, participe au forfait. Une fois l’invraisemblable manipulation accomplie, Agnès et ses comparses tuèrent et démembrèrent le crapaud, y ajoutèrent force poisons et sorcelleries pour en faire un sorceron, disons un bouillon d’onze heures. Marion fut chargée par sa mère de placer le sorceron sous la table de la famille du censier pendant le repas, prétextant être venue réclamer le règlement des travaux de filature en litige. Ce qui fut fait promptement. Trois jours après, Jehan Rogier, sa femme et son fils étaient passés de vie à trépas !

Dès que les faits furent dénoncés, les sorcières ne tardèrent pas à tâter de la pierre humide des cachots de l’évêque de Soissons. Le verdict du procès, la sentence est encore conservée aujourd’hui, sera prononcé le 14 juillet 1460 par Pierre de Jouengnes, bailli de justice de l’abbaye Notre-Dame de Soissons dont dépendait Acy : Agnès et Marion sont condamnées « à estres ardses », autrement dit, le bûcher leurs était promis. Jeannette, repentie, sera condamnée au bannissement du diocèse à perpétuité. Quant à Jacotte, on ne sait plus rien d’elle. A la sortie du tribunal, les quatre femmes seront exposées sur la place publique de Soissons, en chemise et coiffées d’une mitre bariolée, où elles furent sermonnées par un prédicateur. Agnès, suivie d’une foule immense, 6 à 8 000 curieux, fut conduite sur une charrette chargée de fagots au gibet du Mont Macqueret distant d’une lieue (4 Km) et brûlée par Maître Martin, bourreau de la Haute Cour de Laon, « son corps ramené en pouldre », ses cendres éparpillées. Jeannette sera expulsée aussitôt et disparaîtra de l’histoire. En ce temps, malheur aux proscrits, la mort violente est souvent le sort commun.

Marion, enceinte, échappa au bûcher avant de s’enfuir de sa prison après son accouchement (avec ou sans l’enfant ?). Par quel tour de sorcellerie fuit-elle ? D’après le Cartulaire de l’abbaye de Maroilles, elle regagna Maroilles dont elle était originaire. Poursuivie par ses gardiens « nuit et jour », elle fut reprise à Taisnières, terre de l’abbaye maroillaise. A cette époque, le sentiment national et la conception unitaire des frontières du royaume n’existent pas : les frontières étaient facilement franchissables même en temps de guerre. Requis de remettre cette malheureuse à la justice de Soissons, l’abbé de Maroilles Jean VI Bourgeois (1430-1483) n’y consentira qu’après avoir sollicité l’autorisation de son souverain, Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne. Si la guerre entre Armagnacs et Bourguignons s’est achevée en 1435 et les hostilités de la Guerre de Cent ans en 1453, l’année 1460 est celle d’une trêve armée plutôt qu’une période de paix. De fait, dès 1470, la guerre reprendra entre Louis XI et Charles le Téméraire. L’autorisation sera enfin donnée par ordonnance datée de Bruxelles le 11 septembre 1460. Marion rejoindra sa prison soissonnaise avant, suite à un appel du procès, d’être enfermée dans les geôles de l’évêque de Paris, à la conciergerie du Palais. De là, on perd sa trace. On peut douter de sa survie dans les conditions de détention du temps.

Quant au prêtre, emprisonné un temps dans la prison du tribunal épiscopal de Paris, il fit valoir sa richesse, promesse de gras pots-de-vin, et l’influence de ses nombreux amis. Que croyez-vous qu’il arriva ? L’évêque confia Yve Favins à l’autorité de la Cour du Parlement de Paris, alors Cour suprême de justice,… qui l’innocenta ! Un procès qui plus tard ne fera pas mentir la morale du poète Jean de La Fontaine : que l’on soit riche ou pauvre, votre innocence peut en dépendre !

 

Quelle analyse peut-on tirer de cette histoire de sorcellerie ? Au Bas Moyen-âge, époque de calamités de toutes sortes, hérésie et sorcellerie sont liées, considérées comme déviances religieuses. Dès 1025, l’évêque de Cambrai Gérard, réformateur de l’abbaye de Maroilles, fait condamner des hérétiques. A partir de 1312, selon un canon du concile de Vienne, évêques et inquisiteurs sont sommés de collaborer, ce qui explique que les sorcières de Maroilles soient enfermées dans les prisons de l’évêché plutôt que dans celles de l’Inquisition. Elles ont été surtout accusées de pactiser avec le diable que l’on voit alors partout. Seule réponse à Lucifer et ses servantes, la peine du bûcher, infligée par les autorités ecclésiastiques et mise en œuvre par la justice laïque. A partir des années 1420/30 se déclenche une véritable épidémie de sorcellerie. L’intolérance à toute époque se nourrit de la force des convictions. Identifiées comme suppôts de Satan, les sorcières vont subir une répression féroce. Cette psychose durera jusqu’au 17e siècle. A Bazuel, cinq sorcières seront condamnées entre 1599 et 1627.

Agnès de Gribauval et sa fille Jeannette avaient été avant ces faits mêlées à deux semblables affaires : en 1458, elles auraient tenté une première fois d’empoisonner Marguerite Rogier qui sera alors simplement malade. Les sorcières s’accuseront aussi d’une autre tentative de meurtre sur un dénommé Jean D’Alouzy, pelletier à Soissons, qui en réchappera également. Manque d’expérience ? Les pouvoirs surnaturels de la sorcière laissant perplexe aujourd’hui, des aveux sous la torture encore davantage, ces empoisonnements répétés relèvent de nos jours du droit commun. La rage de la société médiévale de croire en d’abominables chimères prises pour des réalités transformera ce lamentable fait divers en histoire de sorcellerie. La famille d’Agnès fut-elle une victime innocente de l’ostracisme qui frappe tout étranger au pays ? Agnès était-elle une « serial killer » ? Le monde chrétien médiéval manquait singulièrement de charité. Sa soif de vengeance et d’exécutions capitales provenait autant des croyances en Dieu qu’en celles du diable.

 

Sources :

Bulletin de la Société Archéologique Historique et Scientifique de Soissons – Tome 15 (1973-1976)

Cartulaires des abbayes de Notre-Dame de Soissons et de Maroilles (Archives départementales de Laon et Lille)

Bibliothèque Nationale de France : Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France - XVe siècle

 

Mars 2013 – Hervé Gournay de la Société Historique de Maroilles